jeudi 8 décembre 2022

JAMES TAUB, Un certain regard sur le Maroc

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Abderrahman Tenkoul

 

  Rendre compte de l’événement à chaud, quand il est encore au stade de l’effervescence, c’est là que réside certes le travail du journaliste et sa vocation première. Mais il ne s’agit pas que de description ou de narration au premier degré.

 

   Ce qui se passe sur le terrain est souvent tellement dense qu’il n’a pas d’autre solution que d’oser une pointe de commentaire ici et une pique d’observation là, comme pour essayer, au-delà de la captation du factuel, de saisir au vif la conscience d’un contexte et de sa temporalité… Avec toutefois l’arrière pensée de nous surprendre, de nous conduire là où on l’attend le moins, dans un style qui ne craint pas de dire la chose et son contraire, laissant la liberté au lecteur (averti) de démêler l’écheveau du dit et du non dit, du réel et du construit.

 

   Il faut admettre cependant que rares sont les journalistes qui sollicitent de cette façon l’imaginaire de leurs lecteurs, exigeant d’eux à la fois une relation critique et une tension portée par le seul désir de comprendre ce qui se passe dans le monde.

 

  Il me semble que James Taub est de ceux-là. Je le dis sans complaisance de circonstance. Il y a dans le regard qu’il porte sur le Maroc d’aujourd’hui aussi bien de l’audace que de la retenue. Il n’en dit pas trop mais c’est déjà assez pour que nous puissions être tout près de l’essentiel. Ce qui est fondamentalement un signe d’exigence et de lucidité.

 

  On le constate non seulement à sa manière de nommer sans dérobade les situations interpellées, mais aussi et surtout aux moyens qu’il se donne, sans faire de lisses raccourcis, par la multiplication des niveaux de lecture, la segmentation des problèmes et le ciblage des zones d’ombre.

 

  Ainsi, la spécificité marocaine, par rapport aux derniers événements qui secouent depuis l’année passée le monde arabe, ne saurait être comprise selon lui sans une saisie intelligente du projet sociétal qui s’y dessine sous l’impulsion de la monarchie, du gouvernement (les partis politiques) et du peuple (jeunesse et société civile).

 

  James Taub a parfaitement raison de le souligner, en mettant en évidence le rôle de chacun de ces acteurs, son ambition et son tiraillement, son souci du progrès, les limites de son action, la conscience qu’il a de la fragilité du pays face au poids des attentes au plan national et des défis au plan international.

 

  Il me semble cependant qu’il sera difficile de le suivre dans la perspective qu’il suggère pour le Maroc en conclusion de son article, bien qu’il l’exprime sous la forme d’une modalisation à résonance plus problématique qu’assertorique.

 

  Je voudrais pour seul argument à ce propos rappeler que les trois composantes, dont il est question ci-dessus, n’ont cessé, depuis que le Maroc existe, de s’interpénétrer sans que chacune d’elles ne cherche à interférer dans la sphère de l’autre ni rivaliser avec dogmatisme dans la quête de leur idéal commun. Cela ne les a jamais empêché de s’auto-questionner dans une espèce de polyphonie authentique, de se préoccuper de ce qui agit en marge de leur propre champ, de construire la symbolique du Maroc qui est principalement celle d’un pays toujours en pleine ébullition, en phase permanente d’accomplissement, puisant en lui-même les ressources du changement. C’est ce qui lui apporte aujourd’hui de la force face à toutes les adversités. C’est ce qui fait de lui, comme dirait l’autre, un « empire des signes » dont il est compliqué de décrypter la forme et encore moins le contenu.

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