dimanche 29 janvier 2023

« Les tentatives de récupération du 1er Mai n’ont jamais marché »

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   Pascal Riché –Rue89

 

  Des anarchistes à Sarkozy en passant par Pétain et les gaullistes, le 1er Mai est un symbole disputé. Retour sur ses origines et ses avatars avec Danielle Tartakowsky.

 

Pourquoi tant de passion autour du 1er Mai ? Nous avons posé la question à Danielle Tartakowsky, historienne, l’auteure d’une histoire de cette journée particulière, « La Part du rêve » (éd. Hachette).

 

Tout le monde s’arrache le 1er Mai. Pourquoi cette fête a-t-elle une telle force symbolique en France ?

 

Danielle Tartakowsky : D’abord, est-ce une « fête » ? Le mot fait question, certains préférant parler de « journée de lutte ». Depuis 1890, lorsque la journée du 1er Mai a pour la première fois été organisée dans plusieurs pays industrialisés, on a remis en cause le mot « fête ». A l’époque, les militants du mouvement anarchiste, notamment, expliquaient que ce ne pourrait être une fête qu’après la victoire des travailleurs.

La religion et le 1er mai des travailleurs

 

  Ce qui a fait la force du 1er Mai, c’est peut-être justement qu’il est international. Il faut comprendre qu’en 1890, la mise en œuvre d’une journée internationale était une prouesse, compte tenu des moyens de circulation de l’information de l’époque.

 

  Par ailleurs, dès le départ, cette journée du renouveau a été empreinte d’une dimension sacrée, complètement assumée. On n’hésitait pas à puiser dans le vocabulaire religieux pour en parler.

 

  Les Italiens parlaient même de « pâque des ouvriers », Paul Lafargue évoquait le « caractère presque mystique » que conférait l’internationalisme au 1er Mai… Mais le baptême, l’offrande, la résurrection sont également invoqués, quand ce n’est pas Lazare ou le Christ…

 

Pourquoi a-t-on choisi cette date du 1er Mai ?

 

  L’exposition universelle de 1889 à Paris avait été accompagnée de nombreux congrès internationaux, dont deux congrès socialistes concurrents.

 

  Au cours de l’un d’entre eux, qu’on appelle « Le Congrès de Paris » [La IIe Internationale ouvrière, ndlr], et qui réunissait les mouvements socialistes de différents pays européens, il a été décidé d’organiser une journée de revendication pour obtenir la journée de travail de 8 heures.

 

  On avait alors pensé au 14 juillet, ou au 18 mars [date du soulèvement de la commune de Paris, ndlr], ce qui montre le poids des révolutions françaises dans l’imaginaire socialiste.

 

  Mais c’était probablement trop français, et on a préféré retenir le 1er mai, date d’ores et déjà choisie, pour l’année 1889, par le syndicat ouvrier américain, l’American Federation of Labor. Aux Etats-Unis, le 1er mai correspond à la date des renouvellement des baux et contrats.

 

  En Europe, sa force vient du fait qu’il échappe aux calendriers civil et religieux : il s’inscrit dans le calendrier social, tout en faisant écho à des célébrations printanières anciennes – le mai des folkloristes.

 

Ce n’est pas un hommage aux martyrs des manifestations de Chigago, le 1er mai 1886 ?

 

  La référence à Chicago est largement, du moins en Europe, une reconstruction postérieure. Le 1er Mai de 1890 était une journée conçue non pas par des syndicats, mais par des mouvements politiques socialistes. Lorsqu’en France, en 1905, la SFIO s’est retirée de l’organisation du 1er Mai, laissant la CGT organiser la grève générale à cette occasion, on a commencé à insister sur l’importance du 1er mai de Chicago.

 

  Aux Etats-Unis, le 1er Mai a été abandonné au profit du premier lundi de septembre [Labour Day, ndlr]. Les syndicats américains ne voulaient rien avoir à faire avec les socialistes ou les anarchistes européens.

 

Depuis quand est-ce férié ?

 

  Entre les deux guerres, la journée devient fériée dans plusieurs pays ou régimes « nouveaux » : la Russie soviétique, l’Allemagne nazie (Hitler avait puisé dans les mythes aryens et autres références folkloriques pour se l’approprier), la Tchécoslovaquie…

 

  En France, le Front populaire avait l’intention de rendre cette date fériée, mais le projet n’est pas allé à son terme à la Chambre des députés. En 1941, Pétain en fait un jour férié.

 

  Mais à l’époque, férié ne veut pas dire chômé : on s’arrête de travailler dans les usines que le temps d’une cérémonie, avec lecture du discours du Maréchal …

 

  Ce n’est qu’en 1948 que le 1er Mai devient une journée « chômée et salariée ».

 

  Pétain ou plus tard Le Pen n’ont jamais vraiment réussi à s’approprier le 1er Mai…

 

  Non. Une chose est de s’approprier la date, pour concurrencer l’adversaire, une autre est de réussir. C’est une construction artificielle aussi vaine que les quelques tentatives, par la gauche, de s’approprier Jeanne d’Arc, décrite pour l’occasion en « fille du peuple, trahie par le roi, brûlée par des clercs ».

 

  La tentative de Pétain est un échec : le 1er Mai n’a jamais été une grande journée sous Vichy. Le Pen a tenté en 1988 le syncrétisme 1er Mai + Jeanne d’Arc, mais sans grand succès.

 

  Nicolas Sarkozy cherche aujourd’hui à relancer un 1er Mai échappant aux syndicats. J’imagine que l’UMP a prévu des cars pour qu’il y ait un peu de monde, mais je ne pense pas que cela puisse vraiment se pérenniser.

 

  Ces célébrations fonctionnent si elles s’appuient sur des traditions de longue durée, si elles renvoient à des pratiques sociales inscrites dans l’histoire longue.

Célébrations du 1er Mai en 1934 et en 1946

 

Y a-t-il eu d’autres tentatives, à droite, de s’approprier le 1er Mai ?

 

  Pas vraiment, à part le RPF. Pendant la guerre, en 1942, les résistants avaient poussé De Gaulle à lancer un appel à manifester le 1er Mai, en réaction au 1er Mai pétainiste. Il l’avait fait et il y avait eu en France une quinzaine de petits défilés « patriotes », organisés par des gens plus que courageux.

 

  Après la guerre, de Gaulle s’en était souvenu et son RPF avait, dans le parc de Bagatelle, disputé le 1er Mai à ceux que le Général appelait « les séparatistes de la CGT».

 

Avez-vous été choquée par l’appel à manifester le 1er Mai de Nicolas Sarkozy ?

 

  Il a une très grande capacité à se saisir de tout ce qui passe, y compris dans l’histoire avec laquelle il a un rapport résolument post-moderne. Il chasse les voix qui se sont portées sur Marine Le Pen et ne peut donc pas laisser les frontistes seuls dans les rues le 1er Mai : il fallait qu’il prenne une initiative.

 

  Appeler à célébrer le « vrai travail », c’est un peu n’importe quoi. Le parallèle avec l’initiative de Pétain n’est peut-être pas volontaire ou même conscient.

 

  Mais même si Nicolas Sarkozy ne l’a pas fait exprès, c’est impardonnable de sa part : il y a, au regard de notre histoire, des mots qui ont un sens, des mots lourds qu’il faut, quand on est un homme politique responsable, éviter.

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