jeudi 20 juin 2024

Twitter Blue : Comment l’abonnement payant va augmenter le risque de désinformation

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Longtemps synonyme de crédibilité, avoir le petit badge bleu accolé à son nom sur Twitter ne vaut quasiment plus rien aujourd’hui. Car depuis quelques semaines, cette petite pastille s’achète via un abonnement à 9,60 euros par mois, intitulé Twitter Blue.

Si le 1er avril, Twitter devait supprimer la pastille des comptes « certifiés » pour l’attribuer seulement aux abonnés de sa formule payante, ça ne s’est pas exactement passé comme prévu. Les comptes ayant souscrit à l’abonnement ont désormais le petit coche, mais les comptes vérifiés, eux, ont toujours le leur. Résultat, impossible de différencier ceux dont l’identité est certifiée de ceux qui ont payé.

Jusqu’ici, la certification d’un compte garantissait que l’identité du propriétaire avait été vérifiée par le réseau social et qu’il ne s’agissait pas d’une usurpation. Un gage d’authenticité en d’autres termes. « Il y avait un examen assez poussé pour obtenir la certification. Il fallait envoyer la photocopie de sa carte d’identité et expliquer pourquoi on voulait l’obtenir », explique Virginie Clève, consultante en stratégie numérique auprès de 20 Minutes. D’autant que la validation se faisait manuellement, par des salariés de Twitter, ajoute-t-elle. « Ça prenait trois semaines ou un mois avant d’avoir la réponse ». Mais ce temps est révolu. Désormais, l’identité n’est plus vérifiée, il suffit de souscrire à l’abonnement Twitter Blue, en seulement quelques minutes, pour obtenir ce fameux coche bleu : « Aujourd’hui, c’est un peu comme un abonnement Netflix, vous rentrez vos codes de carte bleue et vous l’avez automatiquement », déplore la consultante.

Des risques d’usurpations

Et dès le lancement de Twitter Blue, fin 2022, il n’a pas fallu attendre longtemps pour voir les premiers effets. Des milliers de faux comptes ont été créés, dont certains usurpant l’identité de personnalités comme Georges W.Bush, Joe Biden, LeBron James ou même Elon Musk, lui-même. Un chaos qui a obligé Twitter à suspendre son abonnement payant quelques jours, avant de le relancer mi-décembre. Mais visiblement, la plateforme à l’oiseau bleu n’a pas totalement retenu la leçon. Depuis le 1er avril, qu’un compte soit certifié ou qu’il ait souscrit à un abonnement, le badge est le même. « Ce compte est certifié car il est abonné à Twitter Blue ou parce qu’il avait obtenu une certification avec l’ancien système », peut-on lire en cliquant sur un profil.

Et la preuve la plus parlante, c’est probablement celle du New York Times. Le 2 avril, le journal américain a fait savoir qu’il ne comptait pas « payer pour conserver la certification de nos comptes officiels » et qu’il ne rembourserait pas ses journalistes qui souhaiteraient le faire pour leur propre compte. Une prise de position qui n’a pas manqué d’irriter Elon Musk. Quelques heures après, le fantasque PDG de Twitter a fait sauter le badge bleu du compte du journal, suivi par 55 millions d’abonnés, accusant le média de « propagande ».

Une situation dont a profité un internaute, qui possédait le badge, pour renommer son compte avec celui du célèbre média américain. « On est alors arrivé à la situation ubuesque où le vrai compte du New York Times n’avait pas de badge, tandis que le faux compte qui se faisait passer pour le journal bénéficiait, lui, de cette certification », a expliqué Tristan Mendès-France, spécialiste du conspirationnisme et des fausses informations, à nos confrères de Franceinfo.

La même crédibilité pour tous

Ce qui était un gage de légitimité est aujourd’hui devenu source de confusion, estime Clément Legrand : « Twitter a tellement conditionné les utilisateurs à percevoir les comptes certifiés comme des comptes légitimes, que désormais, comme n’importe qui peut acheter le badge, forcément, la confusion est énorme ». Et la situation risque de poser problème aux médias dans les mois à venir. Twitter a récemment changé – gratuitement – le logo bleu des comptes des médias – sauf le New York Times – et en dorée (ceux des personnalités et des institutions gouvernementales quant à eux sont en gris). « Il a été déployé gratuitement, mais il va perdre de sa crédibilité. On ne va plus pouvoir distinguer ceux qui ont payé de ceux qui n’ont pas payé. Par exemple, si RT ou Sputnik décident de payer, ils auront le même badge doré que Le Monde ou 20 Minutes. Ça va quand même poser un problème de crédibilité de l’information », s’inquiète Virginie Clève.

Qui dit formule payante, dit évidemment fonctionnalités supplémentaires. Selon les explications données par la plateforme elle-même, les tweets des abonnés Twitter Blue figureront « en haut des réponses, des mentions et des résultats de recherche ». En résumé, une visibilité accrue. « A deux tweets équivalents, celui qui a souscrit verra son tweet avoir une plus grande portée, il sera affiché en haut des réponses. On parle un coefficient multiplié par deux, voire par quatre, par rapport à un tweet normal », explique Clément Legrand, directeur des stratégies à l’agence Otta, spécialisée dans les réseaux sociaux.

L’autre inquiétude, ce sont les utilisateurs qui ont souscrit à l’abonnement Twitter. Selon Tristan Mendès-France, au moment du lancement de la formule, « les grands influenceurs de la ‘complosphère’ se sont tous rués dessus pour avoir une pastille de certification », a-t-il expliqué à nos confrères. « Ça leur donne une crédibilité énorme, ils font croire qu’ils sont une source de confiance », s’inquiète Virginie Clève.

Une information à deux vitesses

La faute également au prix de l’abonnement à Twitter Blue – 9,60 euros par mois –, selon Clément Legrand : « Le fait que ce soit si peu cher, ça y participe aussi. Le fait d’offrir une légitimité à n’importe qui, ça met les médias et ces gens-là au même niveau de crédibilité ». Entre les usurpations d’identité, la portée des messages de ceux qui payent augmentée et la réhabilitation de comptes suspendus auparavant et les médias qui refusent de payer – et vont avoir une portée dépréciée – « on va avoir une utilisation à deux vitesses : ceux qui payent pour être visibles et ceux qui ne payent pas et qui vont avoir une visibilité réduite », poursuit le spécialiste des réseaux sociaux.

Et le risque, c’est que cette utilisation à deux vitesses favorise la désinformation, ajoute Clément Legrand : « Aujourd’hui on a quelqu’un – Elon Musk – qui censure directement des journalistes, qui décoche la certification d’un média. Il considère que tout le monde peut faire de l’information. Mais est-ce que cette information est une bonne information ? La question, demain, c’est quelle est la valeur qu’on donne à l’information sur Twitter ».

Il existe tout de même deux techniques pour différencier les comptes certifiés des comptes qui ont souscrit à l’abonnement. Sur le réseau social, tous les comptes certifiés sont suivis par le compte Twitter Verified. Il suffit de vous rendre sur le compte que vous voulez vérifier et de chercher dans ses abonnés si Twitter Verified apparaît. Ceux qui n’y apparaissent pas ne sont donc pas certifiés. L’autre technique, c’est de télécharger une extension Chrome ou Firefox, baptisée Eight Dollars, en référence au prix de l’abonnement. Une fois téléchargée, vous verrez apparaître deux logos, « verified » ou « paid ».

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