dimanche 23 juin 2024

Sahel, prochain bourbier de l’Algérie ?

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Selon plusieurs stratégistes, la nouvelle alliance militaire Franco-Algérienne serait due à plusieurs facteurs dont principalement  les conséquences de l’embourbement de la Russie, alliée traditionnelle de la junte d’Alger, depuis 1962, dans la guerre de l’Ukraine. Ce à quoi, il convient d’ajouter l’échec patent et l’impopularité abyssale du système politico-militaire qui sévit depuis l’indépendance fictive de ce pays baptisé Algérie par la France, son géniteur, au détriment de ses voisins. Ce système hybride fut de tout temps encadré par l’armée rouge et son service de renseignement, le KGB, et, aussi, par la Gauche européenne.

Ce revirement, révélateur d’une diplomatie caméléon, aurait engendré un marasme qui secoue les casernes de l’ANP qui s’interrogent sur l’utilité d’une intervention militaire au Sahel. On constate un rejet massif de ce projet et une forte réticence à l’égard des objectifs cachés de la visite du chef d’état-major Said Chengriha à Paris.

L’engagement de ce dernier en faveur d’une feuille de route sécuritaire et militaire est acté et signé avec le ministre des armées français Sébastien Lecornu. L’application de cette feuille de route entraînerait sans aucun doute un accroissement de l’instabilité et de l’insécurité au Sahara,  au Sahel et dans d’autres pays africains désengagés de l’influence dans le continent : Le Mali, le Burkina-Faso, la Guinée-Conakry, et les autres acteurs du G5-Sahel. Suite à cette perte d’influence en cascade dans une partie importante de l’Afrique, autrefois sa zone réservée, la France a ainsi trouvé dans le système de l’oligarchie militaire algérienne un allié opportun qui dispose d’un ensemble de relais mafieux composés de faux jihadistes et de trafiquants manipulables à distance et à volonté. Alger n’agit que pour sa survie, menacée de l’intérieur par le Hirak et les mouvements sociaux et identitaires en gestation revendiquant une véritable indépendance et une démocratie réelle. Rappelons que l’exemple de la création du Polisario en 1975, avec ses relais criminels et contrebandiers au Sahel, visait à l’hégémonie d’Alger sur un territoire immense de plusieurs millions de kilomètres carrés, riche de minerais stratégiques : uranium, pétrole, gaz, eau, or, tungstène, terres rares, diamant, etc. La zone sahélo-saharienne a toujours été considérée par les puissances internationales concurrentes (Russie, USA, Turquie, France, Chine) comme un enjeu économique et stratégique majeur.

Effectivement, l’agenda de visite à plusieurs académies militaires françaises du chef de l’armée algérienne, Saint-Cyr, Saumur, et l’École de Guerre, révèle la volonté des deux parties franco-algériennes de former des officiers et des sous-officiers à l’armement français qui diffère, en amont et en aval, de l’armement russe jusque-là essentiellement utilisé par l’ANP. Les éléments de l’ANP auront besoin de 5 à 10 ans pour opérer cette mutation stratégique, technologique et opérationnelle dans la formation des troupes et le changement de nature de l’armement, quasiment inconnu des militaires algériens. La mutation de l’armée des maquisard ALN en 1962 en armée professionnelle ANP aura duré vingt ans. Aujourd’hui, on peut s’attendre à de nombreuses difficultés opérationnelles, mésaventures et contraintes. Les troupes algériennes ignorent la réalité de ce théâtre d’opération, sa complexité et ses impératifs logistiques considérables. À moins que l’ANP ne s’affranchisse des normes et du droit humanitaire international et ne se transforme en Wagner africaine. La rentabilité de l’arsenal français acheté et des formations prévues, incompatibles avec la doctrine algérienne ossifiée, s’avèrent fort improbables.

Dans ce contexte de contradictions, la colère des Russes ne s’est pas faite attendre. Malgré l’existence d’un accord de partenariat stratégique entre Alger et Moscou, l’annulation de la visite de Abdelmadjid Tebboun, en Russie, et celle du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov à Alger, prévues de longue date, trahissent bien un grand malentendu et un refroidissement des relations entre les deux pays. À cela s’ajoute l’annulation de plusieurs commandes d’armes stratégiques à Alger comme le SU35 et les missiles balistiques S400, etc. Néanmoins, le GRU et le FSB disposent dans chaque caserne algérienne et au sommet de l’état-major de référents algériens et russes. Ce qui explique le mécontentement que le rapport confidentiel de la Direction Centrale de la Sécurité de l’Armée (DCSA), fuité par l’opposition, a relevé.

Le scepticisme de certains militaires algériens inféodés à la branche pro-russe, quant à s’engager dans le bourbier du Sahel, territoire considéré comme musulman et frère, s’explique fort bien. Service de sécurité qui réalise en secret des sondages trimestriels sur le moral des troupes et sur les officiers inféodés à l’armée russe, la DCSA note que la grande muette algérienne pourra connaître un séisme structurel et doctrinal accompagné de violents remous. Un putsch militaire des jeunes loups dont le cerveau est lavé par le bourrage de crâne de la doctrine pseudo nationaliste et socialiste dans laquelle ils ont toujours baigné, n’est pas à écarter. La colère et l’accablement s’expliquent aussi par un manque à gagner pour les officiers qui bénéficiaient de commissions systématiques sur les contrats d’armements (bakchich).

Rappelons que l’Anp ne dispose que d’un seul bataillon aguerri, les bérets noirs stationnés à Biskra, Tindouf, Béchar et Tamanrasset. Avant sa visite à Paris, le chef d’état-major algérien a ordonné l’alerte générale sur tout le territoire. Plusieurs officiers ont été envoyés en Afrique, en Mauritanie, pour prévenir le scénario d’un coup d’État interne dans le cadre de la lutte des clans permanente.

Qui est donc ce Said Chengriha si décrié tant par les militaires que par les différentes oppositions ?

Le général de corps d’armée Said Chengriha 

Sans désigner le mal du régionalisme et le clanisme dont souffre l’ANP depuis le premier putsch de septembre 1962, l’armée algérienne a toujours était dirigée par les officiers de la région de l’ Est de l’Algérie, tantôt appelée triangle des Bermudes tantôt appelée BTS (Batna, Tébessa, Souk Ahras). Ce phénomène s’est accentué depuis la nomination de Said Chengriha à la tête de l’État-major. La majorité des officiers supérieurs aux commandes, à partir du grade de colonel, sont minutieusement sélectionnés par ce général. Quelques officiers sont plus rarement des kabyles de service ou des arabes de service du Centre et de l’Ouest. Les propos tenus par l’adjudant-chef Guermit Bounouira,  actuellement condamné à mort et incarcéré dans la prison militaire de Blida, secrétaire particulier de l’ancien chef d’état-major, évoquent l’existence d’une armée à l’intérieur de l’armée : l’armée BTS qui sécurise Said Chengriha, sa famille et son propre clan, qui est aussi composé d’hommes d’affaires, de journaleux, de magistrats de téléphone, de diplomates et d’officiers de renseignement particulièrement à la DCSA et à la DGSI.

Cet officier Said Chengriha est né en 1945 à El-Kantara, ville située entre Batna et Biskra, d’une famille modeste paysanne. Le jeune Said va apprendre l’arabe dans des écoles coraniques tenues par l’association des Oulémas musulmans de 1954 à 1962. Il fréquente aussi l’école française.

En 1963, il s’engage dans l’enseignement en tant qu’instituteur à l’école primaire de Batna. Said Chengriha n’a jamais participé à la guerre de libération ni adhéré au FLN, ni à l’ALN, ni au MALG d’Abdelhafid Boussouf. Il intègre l’Anp en 1965. Contrairement à la propagande propagée, l’intéressé n’a jamais participé à la guerre des sables de 1963 qui était une guerre calculée et improvisée par le colonel Mohammed Boukharouba, alias Boumedienne. Cependant, il fut prisonnier durant l’accrochage entre les Forces Armées Royales (FAR) et l’Armée Nationale Populaire (ANP) en 1976 à Amgala.

Durant deux années, il suivra un stage d’infanterie et sera envoyé par Boumedienne en France à l’académie de Saint-Cyr et à l’école militaire de Saumur afin d’approfondir ses connaissances sur les chars Français. Ce séjour aura finalement duré plus de six ans. Le 21 avril 2001, le général Khaled Nezzar révèle dans un entretien que Said Chengriha et un autre officier nommé Chibani sont « ses meilleurs officiers disciplinés et dociles ». Cet entretien a eu lieu à l’occasion du jugement du lieutenant Habib Souaidia, auteur de l’ouvrage « La sale guerre » qui accuse le chef d’état-major actuel de génocide et de crime de guerre ce qui explique le silence des médias lors de son déplacement à Paris. Le président Macron lui-même l’a reçu dans la plus grande discrétion à l’Élysée.

Le général Khaled Nezzar, ex-ministre de la Défense, disait que « cet officier Said Chengriha n’était pas un monstre et s’il l’était lui aussi serait un monstre ». L’officier Habib Souaidia, auteur de La sale guerre, rapporte un ensemble de témoignages accablants quant à l’implication et la responsabilité directe de crimes et d’assassinats commis par Said Chengriha. Devenu lieutenant-colonel en 1990, Said Chengriha est nommé adjoint du commandant du premier bataillon chargé de la lutte contre le terrorisme, sous les ordres du général Abdelaziz Medjahed. Il sera promu au grade de colonel en 1994. Plusieurs témoins se souviennent du côté sanguinaire de cet officier contre les civils à Bouira, Lakhdaria, Khenchela, Relizane, Chleff et d’autres régions. Il est l’auteur de l’adage algérien : « descend son Dieu dans l’oued », ce qui est l’équivalent de l’expression « emmener le à la corvée de bois ».

En 2002, avec l’apaisement de la décennie rouge, orchestrée par les militaires, Said Chengriha est envoyé pour un stage d’une année à l’école de Guerre russe où il suit une formation de tankiste sur T50 et T72, puis un autre stage sur les missiles Scud 200. Durant ce séjour, il suit également une formation de renseignement et de sûreté auprès du service de renseignement russe FSB. En 1999, nommé commandant, à Sidi Bel Abbés, de la 8e Division Blindée (8eDB) où il coiffe l’ensemble des troupes terrestres et des forces spéciales engagées dans l’extermination des algériens collectivement soupçonnés d’office d’avoir voté pour le front islamique du salut. Son alliance avec l’Émir Qada Benchiha, émir de la katiba Elahoual (« katiba de la terreur »), pure création du DRS, vient parachever son œuvre macabre.

Sa nomination, en 2004, à la tête du commandement de la 3e région militaire à Tindouf, et sa promotion au grade de général, vont le propulser en seigneur de guerre dans le désert où il devient très vite un baron de la drogue et un trafiquant d’armes tout en instrumentalisant les éléments du Polisario séquestrés à Tindouf. Cette activité illicite du général Said Chengriha est camouflée par un discours belliqueux contre le Maroc, considéré par ce général comme l’ennemi classique tandis qu’il participe activement au trafic international de stupéfiants naturels (hashish) et chimiques (comprimés divers). Cette activité criminelle est renforcée par les structures mafieuses qu’il a constitué en utilisant les commandos de la mort dirigés par Mohammed Laakik, pseudo chef d’état-major du Polisario, et par Mohammed Taleb, chef de la chimérique première région militaire du Polisario où Said Chengriha disposerait de gisement aurifère.

Plus tard, lors de  l’éclatement du scandale de la cocaïne, le général-major Ahmed Gaïd Salah a diligenté une enquête sur les trafics de cette drogue dure et sur le rôle joué par plusieurs généraux-majors dont Said Chengriha qui sera rappelé à Alger pour jugement. Ce scandale va changer le destin du commandant de la troisième région militaire. Said Chengriha grâce aux millions de dollars versés comme pot de vin évitera la prison et sera même nommé commandant de la force terrestre en 2018 sous les yeux et le contrôle de son prédécesseur le défunt Ahmed Gaïd Salah. Les événements qui ont abouti à sa mort dans des conditions suspectes, va booster la carrière de Said Chengriha qui devient à son tour chef d’état-major. Avec l’appui de l’Algérie profonde, le DRS. La moitié de l’ancien gang, composé d’officiers proches des généraux Mohammed Médienne et Khaled Nezzar, revient au pouvoir alors que les appuis de l’ancien chef d’état-major sont à leur tour mis en prison par ceux-là mêmes qu’ils avaient emprisonnés.

En conclusion, le fils d’Elkantara, résident des Taggarins sans foi ni loi, va sans doute s’enfoncer dans le bourbier sahélo-saharien pour les raisons citées ci-dessus. L’ANP dépourvue de toute légitimité et compatibilité politique et stratégique avec son nouvel allié va se diriger immanquablement vers le précipice. Le changement de la Constitution algérienne déjà formalisé  permettant à l’ANP de sortir hors de ses frontières n’est pas la solution pour régler les problèmes complexes du Sahara et du Sahel. Cette région trouvera son salut dans le développement humain, la justice sociale, la dignité et le partage. Cet engagement conjoncturel, sans préparation, de part et d’autre, qui aurait l’ambition de maîtriser et contrôler la zone est un pari impossible à réaliser sans l’adhésion préalable, réelle et durable des populations. Somme toute, la feuille de route de la coopération sécuritaire et militaire porte en elle le germe de l’implosion ou de la balkanisation de l’Algérie et du chaos dans toute l’Afrique du Nord.

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