dimanche 19 mai 2024

Les émeutes, symptôme des insuffisances de la politique de la ville

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Depuis trente ans, la France a misé gros sur la rénovation des quartiers populaires. Une politique utile mais qui n’a pas suffi à endiguer les problèmes sociaux qui s’y manifestent aujourd’hui avec les émeutes, pointent des spécialistes.

« La politique de la ville, elle produit ses fruits. On ne peut pas penser que ça ne marche pas », s’est défendu vendredi sur France Inter le ministre délégué à la Ville, Olivier Klein.

Ancien maire de Clichy-sous-Bois, où la mort de deux adolescents poursuivis par la police en 2005 avait déclenché la dernière grande vague de violences urbaines, Klein a dirigé, avant d’entrer au gouvernement, le principal instrument de la politique de la ville, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru).

Pour son premier programme, entre 2004 et 2020, elle a dépensé 12 milliards d’euros, qui ont surtout servi à démolir des barres d’immeubles dans les quartiers prioritaires pour les remplacer par des bâtiments moins massifs.

Un second programme (NPNRU), courant jusqu’en 2030, est doté de 12 milliards supplémentaires.

Mêmes causes, mêmes effets

Née en 1990, avec la création du ministère de la Ville, la politique de la ville répondait déjà à des violences à Vaulx-en-Velin, en région lyonnaise.

« Les émeutes en France ont commencé dans les années 1980 et ont suscité une prise de conscience ainsi que la mise en agenda d’un problème des banlieues », rappelle ainsi Sami Zegnani, sociologue à l’université Rennes 1.

Celles qui ont éclaté depuis la mort, mardi à Nanterre, de Nahel, un adolescent de 17 ans tué par un policier, montrent cependant que ce problème persiste.

« Ce n’est pas l’échec de la politique de la ville », balaie Gilles Leproust, président (PCF) de l’association d’élus Ville & Banlieue, « c’est l’échec des politiques gouvernementales sur la question du logement, tout comme c’est l’échec d’une politique nationale pour affronter les inégalités ».

Plusieurs interlocuteurs évoquent aussi une « colère économique » liée notamment à l’inflation.

« Depuis 2005, la pauvreté a explosé à Grigny et la crise du Covid et l’inflation ont été un accélérateur d’inégalités et d’injustices », souligne Philippe Rio, maire (PCF) de Grigny, la ville la plus pauvre de France métropolitaine.

« La politique de la ville, c’est la seule politique qui est globale. On parle éducation, emploi, formation, culture, sport, justice, santé. Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. Simplement, aujourd’hui, elle manque de souffle. On fait des périmètres et des tableaux Excel mais ça ne crée pas de politique publique », ajoute-t-il.

« En France, on est dans quelque chose d’assez profondément ancré qui est qu’on va régler le social par le spatial », note aussi Stéphanie Vermeersch, directrice de recherche au CNRS.

« La rénovation, elle a changé le visage de pas mal de quartiers, mais sur l’école, sur les discriminations, sur l’accès à l’emploi, sur le rapport à la police… aux mêmes causes les mêmes effets », dit-elle.

Vécu d’injustice

Il y a aussi un effet de « discrimination systémique à laquelle est confrontée une partie des habitants des quartiers populaires. Le contrôle au faciès, la difficulté des démarches d’accès au droit, les discriminations dans l’accès au logement social, créent un vécu d’injustice », explique Yoan Miot, maître de conférences à l’université Gustave Eiffel.

« Concrètement, on va à l’école et au collège dans son quartier, et puis on voit, par les exemples autour de soi, que l’école n’ouvre pas de portes pour la suite », constate Stéphanie Vermeersch.

La politique de rénovation urbaine a aussi eu comme effet pervers de reléguer le reste de l’action publique dans les quartiers concernés.

En témoigne la fin de non-recevoir opposée, en 2018, par Emmanuel Macron au rapport qu’il avait lui-même commandé à Jean-Louis Borloo, et qui préconisait justement d’agir plus sur d’autres aspects: éducation, emploi, discriminations…

« Il y a une tendance à considérer que puisqu’il y a la politique de la ville dans ces quartiers, on n’a pas besoin de rajouter de l’argent du droit commun dans ces quartiers », observe Yoan Miot, qui rappelle aussi « la faiblesse des moyens de la politique de la ville quand on retire le budget de la rénovation urbaine ».

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