mercredi 19 juin 2024

Grippe aviaire chez l’humain : que savons-nous des risques de contamination et de transmission ?

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Ces derniers mois, la grippe aviaire est revenue en force dans l’actualité. Depuis octobre 2021, le virus a en effet décimé plusieurs centaines de millions d’oiseaux – au point que l’on assiste à son épisode le plus dévastateur à l’échelle mondiale

Fin février, une enfant de 11 ans a même été emportée au Cambodge, déclenchant une vague d’inquiétude quant à la transmission aux humains d’un virus frappant normalement oiseaux sauvages et volailles. Il est toutefois important de noter que les cas humains répertoriés et les morts massives des oiseaux sont causés par deux « variants » différents appartenant à la souche H5N1 du virus de la grippe aviaire. (Tout comme le récent décès d’une femme en Chine, dû à la souche H3N8, ndlr.)

Et si quelques personnes sont bien tombées malades au contact d’oiseaux infectés, rien ne prouve qu’il y ait eu ensuite propagation d’homme à homme – le point le plus important. Ce qui n’empêche pas l’OMS de plaider pour la vigilance.

Qu’est-ce que la grippe aviaire ?

De nombreux types de grippe aviaire infectent naturellement les oiseaux sauvages. Il s’agit généralement de virus de l’influenza aviaire faiblement pathogènes (IAFP), qui provoquent habituellement peu ou pas de symptômes.

Chez l’Homme, elle touche l’appareil respiratoire (d’où une gêne) et provoque des lésions, la sécrétion de mucus, une toux, de la fièvre et une forte fatigue ainsi que des douleurs musculaires et articulaires – signes d’une inflammation intense. L’infection peut évoluer et être mortelle si d’autres organes sont atteints : cœur, foie, reins, cerveau…

Toutefois, certains de ces virus sont classés comme hautement pathogènes (AIHP), ce qui est le cas du virus à l’origine de l’épidémie mondiale de grippe aviaire en cours.

Il existe en effet non pas un, mais de nombreux virus de la grippe aviaire, qui sont classés par sous-types. La nomenclature internationale utilise des H (pour « hémagglutinine », une protéine de surface du virus) et des N (pour « neuraminidase », une enzyme) : d’où la désignation de H5N1 dans le cas présent.

Et pour mieux appréhender la diversité au sein de ces sous-types, on se réfère également à des « clades » spécifiques (l’équivalent des variants du SARS-CoV-2). Celui qui nous préoccupe actuellement est le clade H5N1 2.3.4.4b.

La souche actuelle de la grippe aviaire est apparue en 2020-2021 et s’est propagée rapidement en Europe et en Asie, y provoquant des hécatombes. Elle a ensuite gagné l’Amérique du Nord en décembre 2021.

Le virus est entré en Amérique du Sud en décembre 2022, avec des épidémies catastrophiques chez les oiseaux sauvages et les mammifères marins. Jusqu’à présent, seules l’Australie et l’Antarctique demeurent indemnes.

Comment la grippe aviaire se transmet-elle à notre espèce ?

Le virus responsable de la grippe aviaire est de la même espèce que ceux de la grippe saisonnière qui s’attaque aux humains, de la grippe porcine, de la grippe équine et de la grippe canine… Il s’agit simplement de souches et de sous-types différents comme nous l’avons dit précédemment.

Cependant, certains sont capables de franchir la « barrière d’espèces ». Un virus est adapté à un type d’hôte, et ne peut pas automatiquement aller infecter un individu d’une autre espèce – mais ce phénomène peut se produire… On trouve par exemple des souches de grippe humaine chez des porcs australiens et certaines souches de grippe canine proviennent de chevaux, etc. Il existe également des preuves que des souches de grippe humaine sont initialement apparues chez les oiseaux.

Les scientifiques s’inquiètent donc du grand nombre de cas de propagation zoonotique de cette souche de grippe aviaire, qui sont autant d’opportunités de transmission d’une espèce à l’autre. Des cas ont ainsi déjà été détectés chez des mammifères marins au Pérou et en Nouvelle-Angleterre, chez des renards sauvages, des mouffettes, des loutres, des lynx, des ours et des ratons laveurs en Amérique du Nord et dans d’autres pays, et chez des visons d’élevage en Espagne. C’est la première fois que cette version du virus frappe des mammifères.

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Que se passe-t-il avec H5N1 ?

En février, une petite fille atteinte du virus H5N1 est décédée dans la province de Prey Veng au Cambodge. Sur ses douze contacts identifiés, un seul s’est révélé positif : le père de l’enfant, qui était asymptomatique.

Les deux infections semblent être dues à une exposition à des oiseaux infectés, qui ont été trouvés sur la propriété de la famille. Une transmission interhumaine est peu probable.

Le séquençage génétique rapide du virus a permis de déterminer qu’il s’agissait d’une lignée communément trouvée au Cambodge (2.3.2.1c), différente de la lignée du clade 2.3.4.4b qui suscite des inquiétudes dans le monde entier.

Mais le clade 2.3.4.4b a lui aussi franchi la barrière d’espèce. Récemment, un enfant équatorien a été infecté, très probablement par des volailles malades. D’autres cas ont aussi été identifiés en Russie, en Chine, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Espagne et au Viêt Nam.

Entre janvier 2020 et décembre 2022, une demi-douzaine d’infections ont été enregistrées, causant deux décès. Jusqu’à présent, tous sont survenus chez des individus exposés à des oiseaux infectés.

Heureusement, de telles contaminations ne débouchent que rarement sur l’étape suivante, à savoir la transmission du virus d’homme à homme : leur portée est donc limitée.

Toutefois, si le virus devait acquérir la capacité de se propager chez un nouvel hôte, des épidémies (voire des pandémies) pourraient survenir… Les scientifiques surveillent donc de près tout signe d’adaptation de ces virus et de sa propagation entre mammifères, y compris l’humain.

Pourquoi (et comment) les virus changent-ils d’hôte ?

Dans le cadre de leur évolution naturelle, certains virus sont particulièrement doués pour « sauter » vers de nouveaux hôtes. Par exemple, la variole du singe (ou mpox, ou « monkeypox ») et le SARS-CoV-2 sont tous deux des virus zoonotiques.

On pense ainsi que la variole du singe infecte naturellement les rongeurs. Le mpox se propage également à notre espèce tous les deux ou trois ans, y compris l’année dernière où il a entraîné une épidémie généralisée et permanente.

Concernant la lignée ancestrale du SARS-CoV-2, elle circulait possiblement chez les chauves-souris avant de se transmettre aux humains. Le SARS-CoV-2 pourrait avoir infecté un animal intermédiaire chez lequel il aurait acquis certaines mutations avantageuses lui permettant de s’y propager rapidement. Plusieurs animaux ont été suggérés comme intermédiaires potentiels, notamment le vison et le pangolin.

« Le plus souvent, un virus reste au sein de son hôte et n’est que rarement trouvé chez d’autres espèces. Mais l’acquisition de nouvelles mutations peut permettre des sauts entre espèces. Le quatrième cas de figure pour les grippes aviaires, fictif à l’heure actuelle, décrit un phénomène potentiellement pandémique. »
Ash PorterFourni par l’auteur

L’analyse des génomes indique que les cas de grippe aviaire chez les mammifères contiennent presque toujours la même mutation au niveau de l’ADN. On craint que d’autres mutations ne surviennent lors de la circulation au sein des hôtes intermédiaires, ce qui permettrait au virus de mieux se transmettre entre mammifères – comme dans des élevages de visons, où une transmission de vison à vison a été soupçonnée.

À ce jour, le risque de transmission interhumaine de la grippe aviaire reste faible… mais il n’est pas nul.

En effet, des expériences réalisées il y a une dizaine d’années avaient permis de rendre H5N1 transmissible d’un mammifère à l’autre, en l’occurrence le furet – dont le système respiratoire sert de modèle pour étudier le nôtre. Or, vison et furet sont apparentés. Ce qui a pu se produire pour le premier pourrait se faire pour le second, qui est proche de nous. D’autant que ce sous-type H5N1 mute facilement et peut échanger des gènes avec d’autres virus grippaux.

Que pourrait-il se passer ?

Le changement climatique et l’urbanisation rapprochent, physiquement, les hommes et les animaux sauvages, ce qui multiplie les possibilités d’interaction avec des animaux infectés.

L’histoire des pandémies de grippe causées par des pathogènes combinant des gènes issus de virus de la grippe A porcine, aviaire et humaine nous montre que nous avons besoin d’une surveillance constante et permanente des virus de ces familles, en particulier dans les fermes et dans les populations d’animaux sauvages et en captivité.

Les agences gouvernementales et les chercheurs du monde entier travaillent activement à la détection et à la surveillance génomique des foyers de grippe aviaire chez les oiseaux et les mammifères. Le séquençage de masse peut nous aider à savoir où les virus se propagent et comment ils s’adaptent à de nouveaux hôtes.

L’Organisation mondiale de la santé animale recommande toujours d’éviter tout contact direct avec des oiseaux sauvages, volailles et animaux sauvages malades ou morts, et de signaler les foyers infectieux aux autorités local

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