vendredi 21 juin 2024

Brouillage, surveillance, bombe nucléaire… L’Espace risque-t-il vraiment de devenir un champ de bataille ?

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Les Etats-Unis et la Russie ne cessent de s’accuser de préparer des attaques militaires au-dessus de nos têtesDes ogives nucléaires et des satellites armés vont-ils bientôt tournoyer au-dessus de nos têtes ? C’est ce que sous-entendent la Russie et les Etats-Unis, qui multiplient les accusations mutuelles ces dernières semaines. Mercredi dernier, le Pentagone a accusé la Russie d’avoir déployé une arme spatiale sur la trajectoire d’un satellite américain. La veille, c’était Moscou : la ministre russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a assuré que la Maison-Blanche souhaitait faire de l’Espace « une arène d’affrontement militaire ».

Devant l’ONU, chacun a successivement mis son veto à la proposition de l’autre de réaffirmer l’interdiction du placement d’armes en orbite. Depuis 1967, le traité sur l’Espace interdit en effet de mettre en orbite toute arme nucléaire ou de destruction massive. Mais au-delà de ces armes-là, « il n’y a pas de règle dans l’Espace », souligne Florence Gaillard-Sborowsky, chercheuse à la Fondation pour la Recherche Stratégique. L’autrice de Géopolitique de l’espace, à la recherche d’une sécurité spatiale ajoute donc que « rien n’interdit [par exemple] les satellites armés ».

   Aujourd’hui, la guerre spatiale est « électronique »

« La militarisation de l’Espace n’est pas interdite et existe déjà. De nombreux objets en orbite ont déjà des objectifs militaires, comme les satellites d’observation ou d’écoute », rappelle Florence Gaillard-Sborowsky. « Les moyens déployés pour la surveillance sont monumentaux dans le spatial », assure Olivier Sanguy. Le responsable de l’actualité spatiale à la Cité de l’espace de Toulouse évoque ainsi le satellite espion américain Mentor, dont l’antenne déployable peut faire « jusqu’à 100 mètres de diamètre ».

Dès les années 1960 et le début de la conquête spatiale, l’Espace a été considéré comme un enjeu essentiel de souveraineté nationale. Et « la recherche sur les satellites antisatellites est aussi vieille que la course à l’Espace », souligne Florence Gaillard-Sborowsky. Moscou et Washington ne s’accusent donc pas de vouloir militariser l’espace – c’est déjà le cas – mais de vouloir l’arsenaliser, c’est-à-dire y envoyer des armes.

Toutefois, « une grande partie de la véritable guerre spatiale, ce n’est pas Luke Skywalker dans son vaisseau mais ce qu’on appelle la guerre électronique, explique Olivier Sanguy. Le brouillage, le piratage voire la prise en main à distance… ça, ce n’est pas de la science-fiction ! » Plusieurs cas d’espionnage en orbite ont en effet déjà été dénoncés. En 2018, la ministre française des Armées, Florence Parly, avait évoqué un satellite russe qui s’était approché « un peu trop près » d’un appareil français. Depuis 2022 et l’invasion russe en Ukraine, plusieurs cas d’espionnage entre satellites russes et occidentaux, notamment français, ont été rendus publics.

   Le risque de « l’effet ricochet »

La force brute, elle, n’est pas tout à fait d’actualité. « Le brouillage a l’avantage d’être discret : il est très difficile d’en attribuer la responsabilité. En revanche, la destruction ciblée d’un satellite pourrait s’assimiler à une déclaration de guerre ! », lance Florence Gaillard-Sborowsky. Et si plusieurs pays ont mené des essais afin de s’entraîner à détruire un satellite, leurs tirs venaient tous de la Terre. En novembre 2021, la Russie a ainsi pulvérisé l’un de ses satellites grâce à l’aide d’un tir terrestre.

Mais ces démonstrations de force comportent des risques. « Lorsqu’un satellite est détruit, il crée un nuage de débris. Ces derniers se répandent partout, sont difficilement contrôlables et peuvent toucher d’autres satellites » dont des engins alliés, explique Olivier Sanguy. « Il y a un vrai risque d’effet ricochet, abonde Florence Gaillard-Sborowsky. Or, l’Espace est un milieu unique où l’interdépendance est très importante. Personne n’a intérêt à voir les débris se multiplier. »

   Détruire des centaines de satellites en une frappe nucléaire

Pourtant, le spectre d’une frappe nucléaire spatiale continue d’être agité. Fin avril, le représentant américain auprès des Nations Unies, Robert Wood, avait assuré que la Russie voulait « placer une arme nucléaire en orbite ». « En réalité, on peut imaginer deux choses, réagit Olivier Sanguy. Soit un satellite à propulsion nucléaire qui lui donnerait une meilleure mobilité, et donc un avantage sur les autres. Soit un satellite qui comporterait une bombe nucléaire. » Et si cette bombe venait à exploser, ce serait pour « mettre hors service des centaines de satellites ».

Cette perspective, qui revient à « envoyer une grenade dans une foule », pourrait toutefois avoir un avantage désormais qu’existe « un réseau comme Starlink, avec des milliers de satellites », explique le responsable de l’actualité spatiale à la Cité de l’espace de Toulouse. Cette attaque presque aveugle permettrait d’« endommager les circuits de centaines de satellites d’un coup », explique-t-il.

Mais l’intérêt stratégique reste « assez faible », selon Florence Gaillard-Sborowsky, qui juge qu’il serait « bien plus efficace d’aller attaquer un centre de contrôle au sol ». En réalité, « la guerre façon Star Wars, on n’en est pas là du tout », glisse la chercheuse. Car, comme le souligne Olivier Tanguy, ces allers-retours accusateurs sont bien plus de l’ordre du « jeu diplomatique et des tensions actuelles que du domaine spatial ». Sur Terre comme en orbite, les Etats-Unis et la Russie s’accusent ouvertement mais préfèrent avancer leurs pions discrètement.

 
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