vendredi 21 juin 2024

Elon Musk, serial mytho au service de la création du mythe du génie

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L’entrepreneur derrière Tesla, Space X, Neuralink et X a réécrit son histoire pour construire le mythe du sauveur de l’humanité

Elon Musk règne sur la Silicon Valley telle une rock star. Le culte de la personnalité du technoprophète n’est pas étranger à son storytelling, comme le pointe le journaliste Boris Manenti, auteur d’Elon Musk, Le bonimenteur publié début mai aux éditions du Rocher. « Le multimilliardaire n’a de cesse d’écrire et de réécrire sa propre histoire, pour mieux plaquer tous les mythes du monde moderne, pour mieux séduire son auditoire, quitte à perdre de vue la réalité. Quitte à multiplier les mensonges éhontés surtout », écrit le chef du service économie du Nouvel Obs.

Du mensonge sans conséquence pour embellir son CV au coup de bluff pour influencer les marchés financiers, en passant par la diffusion de fausses informations sur les performances de la conduite automatique de Tesla, Elon Musk prend régulièrement de grandes libertés avec la vérité. Retour sur les penchants mythomanes -et inquiétants- du deuxième homme le plus riche du monde, selon le classement Forbes de mai 2024.

   Un CV embelli

L’histoire d’Elon Musk puise dans la mythologie du self-made-man de génie qui a bâti son empire à la sueur de son front. Le milliardaire décrit une enfance défavorisée et violente en Afrique du Sud, des débuts aux Etats-Unis sans le sou, vivant dans la misère et peinant à se nourrir. Il raconte qu’il a quitté Stanford au bout de deux jours « alors qu’il n’a jamais finalisé son inscription », note Boris Manenti. Malgré la légende, Elon Musk vient d’une famille aisée. Le journaliste qui a discuté avec son père, Errol Musk, démonte le mythe. « Il faisait les meilleures écoles, avait une moto, des ordinateurs -et à l’époque, ça coûtait le prix d’une Mercedes !- et beaucoup d’amis. A Pretoria, nous vivions dans la plus grande maison  C’était un environnement très privilégié », affirme Errol Musk qui a même mis de l’argent pour l’aider à lancer sa première start-up Zip2.

La chanteuse Grimes avec qui il a eu trois enfants brosse le portrait d’un homme désintéressé par l’argent. Elle raconte au magazine Vanity Fair en avril 2022 qu’il lui arrive encore de vivre « sous le seuil de pauvreté », mangeant du beurre de cacahuète huit jours d’affilée et résidant sans service de sécurité pour assurer sa protection. Il alimente son image de génie incompris -il affirme être atteint du syndrome d’Asperger-, puise dans la mythologie du héros sauveur de l’humanité.

   Des panneaux solaires fictifs

Parmi ses gros coups de poker, le cas de SolarCity figure en haut de la liste. « Ce n’est peut-être pas l’histoire la plus forte du livre, mais j’ai été bluffé par sa capacité à mentir en regardant droit dans les yeux », lance Boris Manenti. En 2016, Tesla a acquis SolarCity, une entreprise de panneaux photovoltaïques, créée en 2006 par ses cousins Peter et Lydon Rive. « Pour investir, Elon Musk a acheté des actions avec des crédits garantis par les actions de ses autres sociétés », détaille Boris Manenti. Son investissement dans SolarCity était garanti par des parts dans Tesla et SpaceX, ce qui lui permet de ne pas débourser beaucoup d’argent. Mais le montage financier lie le destin des entreprises. Le risque est grand : si une des sociétés s’effondre, elle emporte les autres dans sa chute. Quand SolarCity rencontre des difficultés financières, Elon Musk cherche à tout prix une solution pour éviter la faillite qui pourrait le ruiner. Il propose le rachat de SolarCity par Tesla.

« Pourquoi un fabricant de voiture rachèterait un installateur de panneaux solaires ? Cela ne fait aucun sens, mais il soumet l’idée au vote des actionnaires », pointe Boris Manenti. Et avant le vote, il organise une présentation spectaculaire sur le plateau de tournage de la série Desperate Housewives. Il annonce l’arrivée d’un produit révolutionnaire : un panneau solaire intégré dans une tuile de toit et suggère que les maisons de la série à succès en sont équipées. Seul problème : ce produit n’existe pas. Les actionnaires de Tesla approuvent le rachat de SolarCity pour 2,6 milliards de dollars. Ces tuiles mettent trois ans à voir le jour et dans la foulée, les ventes de panneaux solaires s’effondrent. « Cela révèle quelque chose du bonhomme qui n’hésite pas à mentir pour asseoir son image et sa fortune », conclut le journaliste.

   Des mensonges et des morts

Ces innombrables mensonges pourraient faire sourire s’ils n’avaient pas d’incidence sur la vie des gens. Neuralink a pour ambition d’implanter des puces électroniques dans le cerveau des humains. Des fausses promesses peuvent s’avérer dramatiques, comme cela a été le cas chez Tesla. L’entreprise qui a lancé le mode Autopilot en 2015 a diffusé une séquence vidéo qui montrait une voiture capable de se conduire toute seule, en totale autonomie. Or, le directeur du logiciel Autopilot, Ashok Elluswamy, a reconnu que la conduite n’était pas autonome et que le logiciel ne permettait même pas à la voiture de reconnaître un feu de circulation.

« Quand il lance l’Autopilot de Tesla et qu’il communique sur une conduite autonome qui n’en est pas une, cela conduit à une quarantaine de morts recensés par le site anonyme TeslaDeaths.com en 2024 », souligne Boris Manenti. D’un côté les coups de com’, de l’autre, la réalité un peu moins reluisante. Dernier exemple en date, l’implant Neuralink. En janvier, Elon Musk a annoncé en grande pompe la première implantation de sa puce sur un patient humain tétraplégique. Une vidéo publiée en mars montre le patient en train de jouer aux échecs en ligne, par la pensée, sans mentionner l’existence de défauts. Or il en existe. Après des révélations du Wall Street Journal début mai, l’entreprise a dû expliquer dans un billet de blog avoir résolu un problème qui a momentanément réduit la capacité du patient à bouger le curseur de la souris par la pensée. Une enquête de Wired datant d’octobre 2023 a révélé les mutilations et les souffrances subies par les primates utilisés dans les essais des implants Neuralink. Une douzaine ont été euthanasiés.

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