dimanche 26 mai 2024

IA: après l’effervescence, l’heure des choix dans les rédactions

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Simple appui ou levier de transformation : de nombreux journalistes testent l’intelligence artificielle (IA) et les rédactions tâtonnent face aux enjeux soulevés, de l’emploi à l’éthique.

La question est dans toutes les têtes au festival international de journalisme en Italie, à Pérouse, jusqu’à dimanche.

Des outils d’IA, imitant l’intelligence humaine, sont couramment utilisés dans les rédactions à travers le monde pour retranscrire des fichiers sonores, résumer des textes, traduire… Si bien qu’en Allemagne, le groupe Axel Springer a annoncé début 2023 des suppressions d’emplois dans ses quotidiens Bild et Die Welt, au motif que l’IA pouvait désormais « remplacer » certains journalistes.

Depuis un an et demi, l’IA générative, qui permet d’obtenir textes et images sur simple requête en langage courant, a ouvert la voie à de nouveaux usages, faisant planer de nouvelles craintes. Voix et visages peuvent par exemple être clonés pour la production d’un podcast ou la présentation d’un journal TV. L’an dernier, le site philippin Rappler a pu créer une marque à destination des jeunes, en convertissant ses longs articles en BD, graphiques et encore vidéos.

Les acteurs des médias s’accordent sur le fait que le métier de journaliste va se concentrer sur les tâches à plus forte valeur ajoutée. « C’est vous qui faites le boulot » et « les outils que nous produisons sont des assistants », a martelé à Pérouse le DG de Google News, Shailesh Prakash.

Le coût d’entrée dans l’IA générative a chuté avec l’arrivée de ChatGPT en novembre 2022. L’outil créé par la start-up américaine OpenAI est désormais accessible aux petites rédactions.

En s’en inspirant, avec l’aide d’ingénieurs, le média d’investigation colombien Cuestión Pública a développé son propre outil permettant, en cas de « breaking news », de rechercher dans ses archives des éléments de contexte. « Cela peut être édité immédiatement sur notre application », souligne Claudia Baez, directrice générale de Cuestión Pública.

Toutefois, « de nombreuses sociétés de presse ne produisent pas leurs propres modèles de langage », à la base des interfaces d’IA, observe Natali Helberger, professeure à l’Université d’Amsterdam, qui souligne le besoin de technologies « sûres et dignes de confiance ».

Selon une estimation d’EveryPixel Journal l’été dernier, autant d’images ont été créées par l’IA en un an qu’en 150 ans de photographie. Face à ce raz-de-marée de contenus de synthèse, comment faire émerger l’information?

Confrontés aux « deepfakes » (montages perfectionnés), médias et acteurs de la tech s’unissent, avec notamment la Coalition pour la provenance et l’authenticité des contenus (C2PA), qui cherche à définir des standards partagés.

« Le coeur de notre travail reste la collecte d’informations, le reportage de terrain. Nous reposerons encore longtemps sur les reporters humains », avec peut-être l’appui de l’intelligence artificielle, rappelle Sophie Huet, récemment nommée directrice adjointe de l’information chargée de l’IA à l’AFP.

L’ONG Reporters sans frontières (RSF), qui a étendu son champ d’action à la défense d’une information fiable, a initié fin 2023 la Charte de Paris sur l’IA et le journalisme. « Elle met l’accent sur la transparence. Jusqu’à quel point les éditeurs devront-ils dévoiler quand ils auront utilisé l’IA générative? », interroge Anya Schiffrin, directrice d’une formation à l’Université de Columbia (Etats-Unis). Le débat est en cours à la radio publique suédoise: « faut-il spécifier chaque contenu ou bien les utilisateurs doivent-ils faire confiance à la marque? », rapporte son responsable IA Olle Zachrison.

Les régulations sont balbutiantes face à une technologie en évolution constante. Pionnier, le Parlement européen a adopté mi-mars un texte encadrant les modèles d’IA, sans brider l’innovation. Du côté des rédactions elles-mêmes, les chartes ou guides de bonnes pratiques essaiment. « On change nos lignes directrices tous les trois mois », note Ritu Kapur, à la tête de Quintillion Media, en Inde. Aucun article ne peut être écrit par l’IA et les images générées ne peuvent représenter le réel.

Les modèles d’IA ont besoin de se nourrir de données. Sans payer les fournisseurs? En décembre, le New York Times a déposé une plainte contre OpenAI, créateur de ChatGPT, ainsi que de Microsoft, son principal investisseur, pour violation des droits d’auteur. A l’inverse, d’autres groupes de presse ont passé des accords avec OpenAI, comme l’allemand Axel Springer, l’agence de presse américaine AP et récemment le quotidien français Le Monde ainsi que le groupe espagnol Prisa Media (El País, As).

Alors que la presse manque de ressources, il est tentant de collaborer, relève Emily Bell, professeure à l’école de journalisme de Columbia. Elle perçoit une forme de pression externe: « montez à bord, ne ratez pas le train! »

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