lundi 27 mai 2024

La plus grande carte 3D des galaxies de l’Univers suggère que l’énergie noire varie dans le temps, remettant en cause le destin du Cosmos !

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En 2021, une campagne d’observations automatisée a commencé à dresser la carte en 3D la plus complète jamais réalisée des galaxies du cosmos observable autour de la Voie lactée. Les astrophysiciens derrière cette campagne utilisant un instrument baptisé Desi viennent de livrer les premières conclusions que l’on peut tirer de la première année d’observations, cinq étant prévues. Bien que l’on ne puisse encore parler de découverte, les résultats obtenus, lorsqu’ils sont combinés à d’autres venant notamment du rayonnement fossile, suggèrent que l’énergie noire qui semble accélérer l’expansion de l’Univers n’est pas constante dans le temps. Une nouvelle physique pointerait ainsi peut-être le bout de son nez, bouleversant potentiellement ce que l’on pense savoir du destin du Cosmos.

Plus de 900 chercheurs issus de plus de 70 institutions à travers le monde viennent de révéler la carte en 3D de la distribution des galaxies la plus grande réalisée et surtout livrant la détermination la plus précise de la vitesse d’expansion du  observable.

C’est une avancée importante qui confirme notamment l’existence de l’énigmatique tension de Hubble entre la détermination de cette vitesse, en utilisant les données de rayonnement fossile collectées par le satellite Planck, et entre la détermination fournie par l’étude des  notamment tout récemment encore par le prix Nobel de Physique Adam Riess.

Mais surtout, l’analyse de la carte en combinaison avec les analyses du rayonnement fossile rendues possibles par le satellite Planck et celle des données concernant les supernovae  Ia laisse penser que l’énergie noire accélérant l’expansion du cosmos n’est peut-être pas constante dans le temps. En l’occurrence, son évolution ferait que l’accélération diminuerait.

Bien qu’on ne puisse pas encore exclure qu’il ne s’agisse que d’un effet statistique des mesures qui disparaitrait quand on aura plus de données, cela pourrait trahir l’existence d’une nouvelle  et modifier notre vision de l’avenir de l’Univers qui pourrait être un Big Crunch suivie d’un nouveau Big Bang et pas une expansion éternelle.

   Plus de 6 millions de galaxies observées

La collaboration derrière cette carte est menée par le Laboratoire national Lawrence Berkeley (LBNL) du Département des USA de l’énergie mais des chercheurs français du CEA-Irfu y prennent également une place importante. Tous ont contribué à l’utilisation de l’instrument spectroscopique d’énergie noire (Desi pour Dark Energy Spectroscopic Instrument en anglais) qui a débuté en 2021 une vaste campagne de sondage de la structure de l’ observable en remontant dans le temps pour observer des galaxies et des  tels qu’ils étaient jusqu’à il y a 11 milliards d’années dans le passé.

En un an, Desi a cartographié la répartition de galaxies plus qu’il n’avait été possible de le faire avec de précédentes campagnes d’observations similaires en 20 ans, notamment avec le fameux Sloan  Sky Survey. Cet exploit a été rendu possible par la  et l’ permettant d’obtenir les  de 5 000 galaxies toutes les 20 minutes, totalisant plus de 100 000 galaxies par nuit avec le  Mayall de 4m au Kitt Peak Observatory (Arizona).

Les données collectées pendant la première année concernent plus de 6 millions de galaxies et environ 450 000 quasars. Si une  de nouveaux articles parle de ce qu’il est déjà possible de déduire au bout d’une année d’observation, les chercheurs en possèdent déjà trois sur lesquelles ils travaillent. In fine, sur 5 ans, environ 37 millions de galaxies auront été étudiées et environ 3 millions de quasars.

   Des informations sur la géométrie de l’Univers, son expansion et ses neutrinos

Les  ont déterminé avec Desi les caractéristiques de ce qui est appelé des « oscillations acoustiques baryoniques » ou  Acoustic Oscillations (BAO) en anglais. Nous y reviendrons en détail un peu plus loin.

Tout comme avec le rayonnement fossile, ces BAO sont bavardes en ce qui concerne les propriétés de notre Univers. Elles confirment que le meilleur modèle géométrique du cosmos observable est celui d’un Univers plat comme une feuille de papier, à la précision des mesures actuelles, ce qui n’exclue pas qu’il soit en fait très faiblement courbé comme avec une grande sphère ou qu’il soit bel et bien plan mais de taille finie avec la topologie d’un tore.

Comme on le disait précédemment, Desi confirme l’existence de la tension de  en déterminant une valeur de la fameuse -Lemaître très proche de la valeur obtenue avec le rayonnement fossile par Planck, à savoir environ 68 km s−1 Mpc−1 pour Desi et environ 67 km s−1 Mpc−1 pour Planck. L’étude des supernovae conduit à environ 73 km s−1 Mpc−1

Desi donne aussi des renseignements sur la physique des  en posant une borne sur la somme de leurs masses qui n’est forcément pas nulle en raison de l’existence du phénomène d’oscillation des neutrinos. Mais ce n’est pas tout. On sait que le  de la physique des hautes énergies suppose l’existence de trois types de neutrinos. Mais il pourrait y en avoir plus ainsi que des particules très rapides se comportant comme des neutrinos mais pas encore découverts. Planck, comme Desi, permet d’estimer le nombre de types total de ces particules, neutrinos compris, qui serait une composante de matière noire chaude par opposition à la matière noire froide du modèle cosmologique standard. Aujourd’hui, Desi confirme qu’il n’y a probablement que trois types de neutrinos.

   Un nouvel âge d’or de la cosmologie ?

Mais le résultat le plus important de la première année d’observation de Desi, ce sont les implications sur la nature de l’énergie noire, aussi appelée énergie sombre. On suppose ordinairement qu’elle cause l’ observable depuis environ 6 milliards d’années et qu’elle se présente sous la forme de la fameuse  lambda d’. Si tel est bien le cas, elle ne varie pas dans le temps et se comporte comme une densité d’énergie qui n’est pas diluée par l’expansion comme c’est le cas avec un  de particules de  ou de .

Ainsi, les cosmologistes disent en général que, jusqu’à présent, le meilleur modèle de la  standard est celui dit Lambda-CDM, avec de la  froide (Cold Dark Matter en anglais). Mais comme l’explique dans un communiqué du CEA au sujet des résultats de Desi, Arnaud de Mattia,  à l’Irfu qui codirige le groupe d’interprétation cosmologique des données de DESI : « Avec les observations très précises de Desi, le modèle Lambda-CDM tient toujours. Cependant, nous observons des déviations qui pourraient indiquer que l’énergie sombre évolue au cours de l’histoire de l’Univers. Nous entrons dans un nouvel âge d’or de la cosmologie où nous allons pouvoir préciser la nature de l’énergie sombre et construire une meilleure compréhension de la dynamique de l’Univers ».

Tout ceci n’est qu’un début : la précision des déterminations va encore croître dans les années qui viennent car comme l’explique également dans le communiqué Étienne Burtin, physicien à l’Irfu et coresponsable du groupe d’analyse des données de Desi : « À chaque nuit claire qui passe au Kitt Peak, nous mesurons jusqu’à 150 000 nouveaux objets  extragalactiques. Nous avons accumulé aujourd’hui trois fois plus de données qu’au cours de la première année et la moisson continue. Desi est en route vers l’énergie sombre ! »

N’oublions pas que Euclid et le télescope Vera Rubin vont aussi fournir des mesures concernant la nature de l’énergie noire. Mais en attendant il faut rester prudent, le signal observé comme disent les physiciens dans leur jargon, ne pourrait être qu’une simple fluctuation statistique comme l’est la forme d’un  prenant temporairement, mais uniquement par hasard, l’aspect d’un objet ou d’un animal.

  37 millions de galaxies pour déterminer la nature de l’énergie noire et le destin de l’Univers

Rappelons que personne ne sait vraiment quelle serait l’origine de l’énergie sombre. Deux théories principales sont généralement considérées, celle de l’énergie quantique du vide et celle de l’existence d’un nouveau champ de particules analogue à celui du  de Brout-Englert-Higgs. Contrairement à la première théorie où l’énergie noire ne peut pas changer dans le temps ni l’espace car étant une manifestation des fluctuations quantiques des champs sous contrôle des fameuses , la densité d’énergie de ce nouveau champ, appelé un champ de quintessence en souvenir d’, peut varier dans l’espace et dans le temps.

Si tel est bien le cas, le destin ultime du cosmos ne nous sera pas connu tant que nous ne connaîtrons pas la nature précise de la quintessence. En effet, de répulsive et entraînant donc une accélération de l’expansion, elle pourrait devenir attractive et provoquer dans un futur déterminable un  de l’Univers observable pouvant peut-être (à nouveau ?) conduire à un rebond avec un nouveau Big Bang.

Pour tester toutes ces hypothèses il faut pouvoir mesurer suffisamment précisément, et sur une période d’au moins 11 milliards d’années, les valeurs de la vitesse d’expansion du cosmos observable et c’est ce que les astrophysiciens et cosmologistes ont entrepris de faire avec plusieurs projets dont Desi dont l’objectif principal est de mesurer avec une précision inférieure à 1 % la variation au cours du temps de la vitesse d’expansion de l’Univers observable, variation qui dépend de la nature physique de la cause de l’accélération récente de cette expansion. L’un des ingrédients pour y parvenir suppose la mesure du décalage spectral vers le rouge de chacune des 37 millions de galaxies qu’il est prévu d’étudier pour la combiner notamment à la façon dont ces galaxies se répartissent en 3D dans le  d’espace observé, et pendant donc 11 milliards d’années.

Pour cela, comme il est expliqué dans les vidéos précédentes du CEA et du Berkeley Lab, Desi dispose automatiquement et successivement des  de 5 000  sur l’écran formant les images de ces galaxies. Chaque fibre étant associée à une galaxie, elle conduit la lumière reçue vers un des 10  équipant le télescope.

La tâche devrait durer environ cinq ans et les millions de spectres collectés seront donc analysés avec des algorithmes d’ comme ceux utilisés dans les détecteurs du  pour identifier et mesurer des événements rares dans le déluge des particules produites par les collisions de .

On peut donc espérer que, dans quelques années et grâce à l’intelligence artificielle, on en saura plus sur la nature de l’énergie noire et peut-être sur l’origine et la destinée du cosmos.

  Les BAO, des ondes sonores voyageant à la moitié de la vitesse de la lumière

Venons-en maintenant à quelques explications sur les  baryoniques ou BAO (Baryon Acoustic Oscillations) que l’on peut mettre en évidence indirectement en faisant des analyses savantes de ce que l’on appelle des corrélations statistiques dans des  des populations de galaxies et d’. On peut les voir grossièrement comme des structures sphériques, des bulles où se concentrent les galaxies et la matière.

Ces bulles de galaxies ont été prédites il y a presque 50 ans par le prix Nobel de physique James Peebles. Mais, en fait, elles avaient déjà été pressenties dans le cadre de ce qui avait été appelé la théorie du Big Bang froid par Andrei Sakharov dès le milieu des années 1960, quelques années avant Peebles. On ne fait plus que référence aujourd’hui aux travaux du prix Nobel avec un de ses collègues car ils concernaient la théorie du  chaud, un acquis définitif du , ce qui n’est peut-être pas le cas de la matière noire ni de l’énergie noire.

Les BAO sont précisément un des phénomènes que les cosmologistes utilisent depuis des années pour mesurer les paramètres du modèle standard de la cosmologie comme la constante de Hubble-Lemaître, la courbure de l’Univers ou bien l’énergie noire.

Voici comment les BAO se forment. Après le début de l’Univers observable et au moins depuis la période de la  primordiale, quelques minutes après le mythique , l’Univers est un mélange de baryons couplés aux , baignant déjà dans la matière noire.

Les fluctuations de densité de la matière noire génèrent alors des ondes sonores sphériques s’éloignant à presque la moitié de la  des zones de surdensité de la matière noire. Au moment de la , lorsque les premiers  neutres apparaissent 380 000 ans après le Big Bang, la lumière se découple de la matière baryonique et le front de ces ondes sonores poussé par le flux de photons se fige temporairement.

Il en résulte que des zones de surdensité de matière normale formant des coquilles (dont le diamètre est fixé par la vitesse des ondes sonores produites par les oscillations acoustiques) se forment dans le cosmos observable. Ces zones vont être des lieux privilégiés de formation de galaxies et de leur accumulation sous forme d’amas. Plus tard, la présence de plus en plus dominante de l’énergie noire (ce qui n’était pas le cas dans les premiers milliards d’années) va influer sur le taux de croissance des amas de galaxies.

Surtout, si l’on considère un grand échantillon de galaxies sur la surface d’une sphère centrée sur l’observateur terrestre (donc à une même époque de l’histoire du cosmos et à une même distance de nous pour chaque galaxie) et que l’on en mesure les distances entre deux paires, il apparaîtra un excès de ces paires pour une valeur de distance liée à celle des coquilles de matières dont on a précédemment parlé, comme le montre la vidéo ci-dessus.

   Une clé de l’équation d’état de l’énergie noire

On dispose alors d’une sorte de mètre étalon dont la longueur intrinsèque est connue à une époque donnée de l’histoire cosmique. En mesurant la valeur apparente de cette longueur pour nous, on peut en déduire une distance absolue. Et si l’on mesure différents décalages spectraux, on peut dresser une courbe reliant distance cosmologique et décalage spectral, des mesures de distance et de temps permettant d’estimer des vitesses d’expansion de l’espace à une date donnée. C’est en jouant à ce jeu, mais avec la  apparente des étalons de luminosité – que sont les supernovae SN Ia – que l’on a justement découvert l’expansion accélérée de l’espace depuis quelques milliards d’années.

Or, en fonction du modèle cosmologique que l’on considère, avec ou sans énergie noire, cette dernière étant ou non une constante cosmologique, on n’obtient pas la même courbe. De même, le taux de croissance des amas de galaxies n’est pas le même. C’est donc une seconde manière, avec les supernovae, de démontrer l’existence de l’énergie noire et d’en explorer la nature.

 
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