samedi 22 juin 2024

Paris -Alger: Un rapprochement militaire qui suscite énormément d’interrogations et d’inquiétudes

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Et brusquement, une lampe rouge s’est mise à clignoter sur l’ensemble de la région du Maghreb. Ce qui était envisagé comme une simple hypothèse d’école est soudainement devenu une réalité envisageable.

La guerre directe ou par procuration. Et pour cause. Un pays ultra militarisé comme l’Algérie, dont la doctrine d’existence et de survie est la tension permanente et les menaces de guerre, s’est rapproché de la France, puissance européenne pour acquérir des armes modernes. Un saut vers l’inconnu qui plonge la région du Maghreb dans le grand trou noir.

La visite du chef de l’armée algérienne, Said Chengriha, à Paris est un événement inédit depuis des longues années. Elle intervient dans un contexte qui interpelle l’ensemble des pays de la Méditerranée.

Sous couvert de venir préparer la prochaine visite du président algérien, Abdelmajid Tebboune, en France, ce qui est déjà une bizarrerie diplomatique, Said Chengriha est venu à Paris pour tenter d’élaborer un partenariat militaire avec la France à travers la signature de gigantesques contrats d’armement, une première historique entre la France et son ancienne colonie, l’Algérie.

Ce rapprochement militaire entre Paris et Alger suscite énormément d’interrogations et d’inquiétudes. Le pedigree de Said Chengriha, sa personnalité sanguine et pyromane rajoute de l’angoisse régionale à cette nouvelle page qui s’écrit entre Alger et Paris. Le chef de l’armée algérienne est un va-t-en-guerre assumé qui perçoit le Maroc comme un ennemi classique.

Sa volonté d’acquérir de l’armement français, plus moderne et plus perfectionné que l’arsenal russe qui a démontré ses limites sur le terrain de guerre ukrainien, est un dangereux tournant dans les rapports de forces régionales. Car si le Maroc s’arme c’est avec l’unique objectif de défendre son territoire, alors que si l’Algérie choisit cette escalade militaire, c’est avec l’intention non dissimulée d’attaquer les autres pays, dont le voisin marocain.

Cette réalité agressive des militaires d’Alger, Paris la connaît mieux qui quiconque. Et pourtant Emmanuel Macron accepte de mettre à leur disposition le fleuron de son arsenal.

La diplomatie française peut invoquer plusieurs raisons derrière ce choix. Le premier est de profiter du gâteau militaire algérien dont le budget a été spectaculairement revu à la hausse pour permettre aux Algériens d’exhiber leurs forces devant les pays de la région. Sachant que sous pression américaine, les Algériens sont dans l’obligation de diversifier les achats de leurs armements pour ne pas être accusés de financer la machine de guerre russe en Ukraine, la France s’est positionnée pour cueillir ce fruit.

Sauf que cette ouverture française sur le marché de guerre algérien n’est pas sans risque et peut encourager une escalade et une tension régionale accrue. Les armes que les Algériens vont acquérir à Paris seront à n’en pas douter partagées avec leur instrument de guerre contre le Maroc, le Polisario.

Dans ce contexte précis, l’attention est fixée sur les possibilités algériennes d’acheter sur le marché français des drones que Said Chengriha, poussé par sa volonté d’en découdre avec le Maroc, pourra mettre à la disposition des séparatistes du Polisario. Il y a un précédent dans cette montée en puissance, c’est la volonté algérienne de se procurer des drones iraniens pour les injecter dans l’arsenal du Polisario.

En signant des accords d’armement avec Said Chengriha, Paris ne peut ignorer qu’elle participe à créer les conditions d’une tension inédite qui peut aller jusqu’à la déflagration régionale. Sauf à penser que que les Français pourraient imposer des conditions strictes de l’usage de leur armement aux Algériens, comme les Allemands l’avaient fait face à la Pologne dans l’affaire des chars de guerre léopard 2, il est clair que cette visite de Said Chengriha à Paris participe à alourdir les menaces sur la région du Maghreb et à favoriser les conditions d’une tension accrue.

Paris pourra toujours arguer que son alliance militaire avec Alger vise en priorité à compenser son retrait forcé des pays du Sahel comme l’ont montré récemment le positionnement du Mali et du Burkina Faso. Mais il y a une forme de naïveté de croire que les militaires d’Alger vont remplir la mission des Français dans cette région. Car cela suppose une confrontation direct avec les forces paramilitaires russes de Wagner. Ce qui est inimaginable dans le contexte actuel et qui serait perçu par Moscou et Vladimir Poutine comme une déclaration de guerre algérienne.

D’ailleurs, si les Wagner ont pu se répandre avec un certain succès dans les pays du Sahel limitrophes de l’Algérie, c’est en partie grâce aux soutiens des militaires algériens qui ne faisaient là que remplir une partie du leur partenariat militaire avec Moscou.

Au cours de sa visite à Paris, Said Chengriha a été reçu par le président Emmanuel Macron. Bizarrement, aucune image, aucune photo n’a filtré de leur rencontre. Comme s’il y avait une volonté française de ne pas médiatiser une rencontre avec une personnalité algérienne accusée de crimes de guerre et d’autres atrocités en Algérie.

Mais lui dérouler le tapis rouge, répondre à ses demandes en armement équivaut pour les opinions française et algérienne à le laver de toute accusation et à faire oublier son casier judiciaire fourni de criminel de guerre et de trafiquant de drogue et d’armes.

Mustapha Tossa est un journaliste franco-marocain.

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