mardi 23 avril 2024

Daech n’a pas disparu, il s’est délocalisé vers le Sahel, selon Abdelhak Khiame

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Abdelhak Khiame, chef du Bureau central des investigations judiciaires créé en 2015 pour lutter contre le crime transnational, explique la politique de Rabat.Directeur du Bureau central des investigations judiciaires (BCIJ), une structure créée par le Maroc en 2015 pour lutter contre le terrorisme et le crime transnational, Abdelhak Khiame revient sur la politique antiterroriste du royaume, la radicalisation de jeunes binationaux d’origine marocaine en Europe et sur les mutations de la menace djihadiste.

 

Pourquoi le Maroc a-t-il décidé de créer le BCIJ ?

Abdelhak Khiame Après les attentats de 2003 à Casablanca, on s’est aperçu que les kamikazes avaient profité de plusieurs lacunes du système. Tous venaient d’un quartier marginalisé et ont été endoctrinés en l’absence d’un encadrement du champ religieux par l’Etat. Sa Majesté le roi a appelé à adopter une nouvelle stratégie de lutte contre le terrorisme : pas seulement sécuritaire mais qui intègre aussi la religion et le développement. Le Maroc a ainsi organisé le quadrillage de son champ religieux à travers la création du Conseil supérieur des oulémas et le ministère des affaires religieuses, qui contrôle les lieux de culte. Nous avons lancé l’Initiative nationale pour le développement humain pour améliorer les conditions de vie.

Comment cela s’est-il traduit dans le domaine sécuritaire ?

Pour contrer ces extrémistes qui profitaient de faux documents d’identité pour déjouer la surveillance des services de sécurité, nous avons mis en place la carte électronique et les passeports biométriques. Nous avons aussi créé le dispositif « Hadar » : des groupes composés d’éléments de la police, des forces armées et de la gendarmerie royale, pour assurer la protection des lieux généralement visés par les projets terroristes. Puis, il y a eu la création de ce service, le BCIJ, en 2015 afin de doter la direction générale de la surveillance du territoire [renseignements extérieurs et contre-espionnage] d’une aile judiciaire.

Après trois ans d’existence, quel est le bilan du BCIJ ?

Nous avons démantelé 49 cellules terroristes, dont 44 liées directement à l’Etat islamique [le 1er février, le BCIJ a annoncé avoir démantelé une 50e cellule], et arrêté 772 personnes. Parallèlement, la législation a évolué : une loi promulguée en 2015 prévoit que toute personne ayant rallié ou tentant de rallier une zone d’action des groupes terroristes est arrêtée, interrogée et présentée à la justice, où elle encourt des peines pouvant aller jusqu’à quinze ans de prison. Nous avons également récupéré 97 « revenants » : 84 en provenance de la zone irako-syrienne et 13 en provenance de Libye, ainsi que 53 personnes refoulées par d’autres pays.

Le nombre de Marocains partis faire le djihad a été estimé à environ 1 600. Comment expliquez-vous qu’avec un tel contrôle de votre territoire, autant de personnes aient réussi à partir ?

Comme je l’ai dit, ces personnes ont utilisé de faux documents d’identité. Après la mise en place de la carte et du passeport biométriques ainsi que le renforcement des contrôles aux frontières, nous n’avons plus eu de départs. En outre, nous ne pouvions pas arrêter des gens juste parce qu’ils partaient en Turquie [point de passage fréquent pour la Syrie]. Ils ont profité de cette situation.

De même, vous dites contrôler le champ religieux. Alors comment se sont-ils radicalisés ?

Avant, c’était par des prédicateurs dans des mosquées de fortune. Mais après la création du Conseil supérieur des oulémas, nous les avons soustraits à l’emprise des extrémistes. Aujourd’hui, les cas de radicalisation se font par Internet et seulement sur des personnes simples d’esprit.

Comment expliquez-vous qu’autant de binationaux d’origine marocaine aient été impliqués dans les attaques terroristes qui ont frappé l’Europe ces dernières années ?

Je retourne toujours la question à ceux qui me la posent : ces gens-là se sont radicalisés dans les pays européens. Je ne reproche rien aux services de police en Europe, mais il y a des facteurs qui ont contribué à cette situation. D’abord, l’absence de lois permettant d’interpeller des suspects : pour les attentats de Paris [2015] et Bruxelles [2016], les services de police savaient que certains individus étaient passés par les zones de combat, mais en l’absence de textes juridiques, ils n’avaient pas pu les interroger. Il aurait aussi fallu les encadrer sur le plan religieux. Beaucoup de ces jeunes binationaux se sont radicalisés dans les milieux carcéraux. Condamnés pour de la petite criminalité – ce qui montre qu’ils n’étaient pas bien intégrés dans la société –, ils ont été récupérés et endoctrinés à l’intérieur des prisons.

Après l’attentat de Barcelone en septembre 2017, commis par des jeunes Espagnols d’origine marocaine, vous aviez déclaré vouloir renforcer le contrôle sur les diasporas, voire installer des bureaux dans les pays concernés…

Nous essayons de faire de notre mieux pour endiguer ce fléau chez nous, contrôler et agir avant que les cellules ne passent à l’action, mais, s’agissant des binationaux qui sont de l’autre côté [de la Méditerranée], nous n’avions pas d’informations. Même les services de renseignement sur place ne donnaient pas beaucoup d’importance à ces gens-là. Maintenant, ils s’y intéressent. De notre côté, nous avons pris des mesures pour renforcer le contrôle sur les binationaux lorsqu’ils sont en visite chez nous. Sans les inquiéter. S’ils viennent voir leur famille, ils sont les bienvenus. Et nous travaillons avec nos partenaires occidentaux de façon très efficace, par l’échange d’informations. Nous avons des officiers de liaison dans les pays partenaires et des officiers de liaison occidentaux sont chez nous.

Maintenant que l’organisation Etat islamique (EI) a perdu le contrôle de son territoire dans la zone irako-syrienne, comment voyez-vous la menace ?

Daech n’a pas disparu. Il y a eu une délocalisation : ils se sont réorientés vers la zone sahélo-saharienne et en Libye. Là où ils trouvent des zones perturbées, ils s’installent. Ça constitue une menace pour le Maroc et pour toute la région. Nous menons un échange de renseignements avec les pays qui s’intéressent à cette région. Le problème est la non-collaboration des Algériens et l’existence d’une zone contrôlée par un groupe terroriste qui est le Polisario.

Craignez-vous un rapprochement entre Al-Qaida et l’EI ?

C’est le danger. N’oublions pas qu’Al-Qaida au Maghreb islamique continue de contrôler le sud de l’Algérie et le nord du Mali. Même s’il y a des différences [entre les deux organisations], elles défendent une même idéologie.

 

In LE MONDE du 06.02.2018

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