dimanche 21 juillet 2024

Nouvelle-Calédonie: de la polarisation à la radicalisation

-

Une histoire coloniale qui n’en finit pas, une société clivée, une jeunesse kanak urbanisée et déterminée: c’est dans ce contexte qu’a éclaté mi-mai en Nouvelle-Calédonie un «séisme» dont l’archipel aura «bien du mal à se remettre», expliquent à l’AFP deux anthropologues. 

   Une double colonisation

«Du point de vue historique, la Nouvelle-Calédonie présente une caractéristique assez rare, c’est d’avoir été colonisée deux fois et deux fois d’être partie dans des programmes de décolonisation qui n’ont pas abouti», explique Patrice Godin, anthropologue et maître de conférences à l’université de Nouméa.

La première colonisation est celle de 1853, quand les Français ont débarqué sur ce territoire du Pacifique Sud découvert quelque quatre-vingts ans plus tôt par le Britannique James Cook.

Au début des années 60, le général de Gaulle relance en effet «une colonisation de peuplement pour des problèmes de prestige national, de volonté pour la France de redevenir une grande puissance à l’échelle planétaire» et alors que les Kanak sont de nouveau majoritaires dans l’archipel.

«Il y a d’une part une trajectoire longue qui est une trajectoire de colonisation ultra-brutale, de peuplement, de négation du peuple kanak, de génocide rampant jusqu’aux années 1920-1930», souligne M. Lemeur.

«Et il y a une période de recolonisation des années 60-70, avec une minorisation des Kanak qui a entraîné cette polarisation et largement nourri la revendication indépendantiste. Ça a créé un climat extrêmement clivé», développe-t-il.

   Boom du nickel

Riche de ses mines de nickel, l’archipel prend des allures d’eldorado avec une migration organisée par l’État français. «C’est le moment de basculement de l’histoire contemporaine de la Calédonie. Et depuis, on paye ça», avance Pierre-Yves Lemeur.

La reprise en main coloniale a «nourri la naissance d’une velléité indépendantiste», appuie-t-il, qui a mené à une polarisation du champ politique et à la création du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) en 1984.

«Les gens, ici, étaient plutôt des autonomistes, et il va y avoir une montée en puissance du mouvement indépendantiste d’autant plus forte que, face à la colonisation de peuplement, on a cherché à noyer les Kanak démographiquement», abonde Patrice Godin.

   Le piège

«À partir du moment où l’on submerge démographiquement la population autochtone, le vote devient un moyen de continuer la colonisation au lieu de régler le problème. Et donc, définitivement, le problème du corps électoral va s’enkyster dans l’histoire calédonienne  encore aujourd’hui, on n’en est pas sorti», poursuit Patrice Godin.

Dans les années 80, le mouvement indépendantiste prend de l’ampleur. Son soulèvement, violent, est sévèrement réprimé. En 1998, l’accord de Nouméa instaure un processus de décolonisation qui prévoit trois référendums d’autodétermination (2018, 2019, 2021).

   Une jeunesse en crise

Sur les quelque 270 000 habitants que compte le territoire, environ 40% sont des Kanak qui vivent en majorité, pour des raisons économiques, à Nouméa.

«Aujourd’hui, une partie importante du monde kanak s’est urbanisée  Ils vivent dans les quartiers nord, il y a des problèmes sociaux. Tout ça va créer un problème urbain qui est très fort et qui n’a été vu par personne», relève M. Godin.

Pour l’universitaire, les jeunes sont en quête d’un nouveau modèle. «C’est clair que quelque chose d’assez fort est en train de se rompre là», juge-t-il.

Et de souligner la «perte de crédibilité et de confiance» de ces jeunes pour les hommes politiques.

   Le danger de la radicalisation

Pour M. Lemeur, les récents événements sont «un coup d’arrêt» dans une «Calédonie qui avait quand même avancé». «Ça risque d’entraîner cette radicalisation qu’on voit, côté loyaliste comme côté kanak».

M. Godin estime que le territoire «va devoir se prendre en main».

«On sait que la France n’aidera pas à reconstruire la totalité des choses. Or, le pays est sinistré. Les comptes sociaux ne sont même plus dans le rouge, on est dans le cramoisi. C’est une vraie catastrophe. Il faut effectivement se relever de ça».

- Advertisment -