Mardi 17 Octobre 2017

Journée internationale de lutte contre l’excision: l’Europe, entre amalgames et responsabilités

Ajouté le 6 Fevrier 2012 à 15:25


 

 

 

 

Malika Hamidi

  Ce 6 février 2012, à l’occasion de la journée internationale de «Tolérance zéro Excision ou Mutilations Génitales Féminines», le monde entier se mobilise avec espoir et détermination pour l'élimination définitive de la pratique de l'excision. À cette occasion, les manifestations et les campagnes de sensibilisation se multiplient sur ce sujet perçu encore comme tabou et délicat. Selon les Nations Unies, cette pratique nuisible touche entre 100 et 140 millions de filles et de femmes à travers le monde et environ 3 millions courent ce risque chaque année.

 

 

 

  Environ 500 000 femmes excisées vivent en Europe, selon le Parlement européen, et chaque année, près de 180 000 femmes subissent cette pratique, parfois même sur le sol européen.

 

 

  A l'heure où un certain nombre d'États européens criminalise cette pratique en se dotant d'une législation avec le soutien unanime de la communauté internationale, les communautés musulmanes légifèrent, condamnent cet acte et continuent d’en débattre avec conviction au nom de l'esprit du Coran qui recommande la tolérance et qui protège la vie.

 

 

L’Islam et l’excision :

 

  Cette condamnation puise sa légitimité dans un retour aux sources de la jurisprudence islamique. L'Islam n'évoque pas l'excision et aucun texte, versets ou Hadiths authentiques (actes et paroles du prophète Mohammed), ne peuvent être aujourd'hui invoqués pour justifier un acte qui porte atteinte à la vie humaine. Pourtant dans certaines communautés musulmanes d’Afrique, l'excision continue de faire l’objet de débats parfois houleux, passionnés et contradictoires entre les partisans et les adversaires de cette tradition.

 

 

  La majorité des savants, à l’instar de Sayid Sabeq ou Rachid Ridha, sont formels et s’accordent pour dire que les chaînes de transmission des hadiths relatives à l’excision sont faibles, d’authenticité douteuse et ne peuvent faire force de loi.

 

 

  Prenons, à titre d’exemple, les deux hadiths les plus répandus et rapportés par Ahmed et Bayhaqi selon lequel le prophète de l'Islam (PSL) aurait dit :

 

 - « la circoncision est une Sunnah pour les hommes et une action noble pour la femme »

 

 - une femme exciseuse, Um Atiya, s’adonnait à cette pratique à Médine, et le prophète lui aurait dit « O Um Atiya, coupe légèrement et n'exagère pas car c'est plus agréable pour la femme est meilleur pour le mari » (s'agissant du clitoris qu’il aurait conseillé d’effleurer).

 

 

  En ce qui concerne le premier hadith, le penseur Rachid Ridha explique qu’il n'est pas authentique. En l’occurrence, la personne qui l’a rapporté, Al Hajjaj Ibn Arta, est bien connu parmi les spécialistes de la science des ahadiths comme étant un personnage indigne de confiance, donnant ainsi un caractère douteux au texte rapporté.

 

 

  Quant au deuxième, à l'instar du premier, il est faux et de type « mursal » (la chaîne de garant n'est pas fiable). Aussi, les spécialistes de la science du hadith se sont accordés pour dire que le style utilisé ne correspond absolument pas au style usuel du prophète de l'Islam (PSL).

 

 

  Enfin, la tradition rapporte que le prophète a fait circoncire ses petits-fils, mais rien ne mentionne que le prophète a fait exciser sa fille où ses petites filles.

 

 

  C’est une preuve suffisante pour affirmer que l'excision ne trouve aucun fondement dans les sources scripturaires et n'est donc pas un précepte de l'Islam ; tous les arguments avancés illustrés par des hadiths faibles ne peuvent justifier un arrêt légal.

 

 

  Ainsi, tous les savants sont aujourd'hui unanimes sur la nécessité d'abandonner cette pratique aux conséquences tragiques sur les plans médicaux, psychologiques et sociaux.

 

 

Quand les « leaders religieux » dénoncent et découragent la pratique des MGF

 

 

  L'intérêt des savants musulmans pour l'éradication de des mutilations génitales féminines ou MGF ne date pas d'aujourd'hui. Dès les années 1920, les médecins égyptiens se mobilisèrent pour la suppression de cette pratique pour des raisons de santé. De la même manière, des fatwas (décret religieux) étaient édictés depuis les années 1940 afin de dénoncer cet acte ancestral.

 

 

  Au cours de l'année 2010, deux événements majeurs ont permis d’immenses progrès sur le traitement de cette question taboue :

 

    le forum de la pensée islamique et du dialogue entre les cultures a rassemblé une trentaine de savants qui ont débattu pendant deux jours sur le thème des MGF en Mauritanie. À l'unanimité, les leaders religieux ont décidé de lancer une Fatwa (décret religieux) contre la pratique de l'excision car elle est nuisible à la santé et qu'elle porte atteinte à la vie. Rappelons que déjà en 2006, le grand mufti d’Egypte, Ali Goma’a et dix autres éminentes figures du monde musulman, ont, ensemble, tranché la question. L’islam, disent-ils, interdit d’infliger des souffrances aux autres ; c’était une première dans le monde musulman. L’université Al-Azhar du Caire, plus haute référence religieuse du monde musulman, a lancé une fatwa contre les mutilations génitales féminines, qualifiées de « crime contre l’espèce humaine » ;

 

    en mai 2010 se tenait un colloque au Mali, dont l'objectif était de rédiger une déclaration (dite de MOPTI) qui rappelait trois appréciations essentielles de l'Islam à l'endroit des personnes afin de dénoncer cette pratique, à savoir que l'Islam prône le respect du corps, de la religion et des biens de l'âme, aussi bien pour l'homme que pour la femme. L'Islam ne saurait tolérer ni légitimer une pratique traditionnelle qui porte préjudice à la santé humaine.

 

 

  Cette déclaration invite au dialogue constructif, condamne toute forme d'excision et recommande le discernement et la modération dans les prêches qui ont lieu au sein des mosquées et des conférences traitant cette question.

 

 

  Enfin, rappelons que le Cheikh Tantawi de l'université d’Al-Azhar en Égypte (référence suprême de l'Islam sunnite) considère que l'excision est une pratique traditionnelle qui n'a rien à voir avec la religion.

 

 

Une responsabilité double et mutuelle

 

 

  La problématique de l’excision est un sujet socioculturel sensible et complexe qui ne saurait être évoqué sans une extrême prudence et beaucoup d’habileté pour obtenir des résultats concrets à terme.

 

 

  En Europe, les secteurs médicaux et sociaux de la société civile ont, d'ores et déjà, pris à bras-le-corps cette pratique. La prévention (auprès des filles à risque d'être excisées) ainsi que la prise en charge médico-sociale des femmes déjà excisées se sont accrues ces dernières années. D'ailleurs, la sensibilisation des professionnels de la santé pour une prise en charge adaptée s'est fortement améliorée afin de soutenir des professionnels totalement désemparés face à ce « problème africain », dont ils n'ont pas l'expertise nécessaire ; sans compter les obstacles d’ordre linguistique et culturel qui compromettent l'accès aux services de santé.

 

 

  Toutefois, cela ne sera véritablement efficace que si les acteurs religieux sont pleinement impliqués et associés aux actions visant à y mettre fin.

 

 

  D’une part, la promotion pour l'abandon de la pratique de l'excision ne peut se faire sans l'implication constructive, critique et réelle des organisations musulmanes actives sur le terrain ; encore faut-il que les acteurs et les responsables musulmans européens se sentent pleinement concernés et au premier chef au nom de leur foi et de la dignité humaine.

 

 

  D’autre part, un grand nombre d'organisations de la société civile ainsi que les Gouvernements européens s’engagent sur le terrain pour éradiquer les mutilations génitales féminines depuis quelques années en apportant un soutien médico-psychologique aux victimes et en légiférant sur la question ; malheureusement ils oublient trop souvent d’agir de concert avec le tissu associatif musulman et les responsables religieux.

 

 

  En Afrique, les imams et les ONG débattent de cette question et s'engagent ouvertement pour combattre cette pratique. Cet engagement porte ses fruits car le travail d'information et de sensibilisation sur le plan de la santé est doublé et justifié à partir d’arguments en provenance des hautes sphères de références religieuses unanimement respectées dans cette partie du monde.

 

 

  En conséquence, les acteurs associatifs musulmans et les responsables religieux doivent promouvoir auprès des ONG et des professionnels de la santé, le renforcement des partenariats aux niveaux local et international afin de soutenir, orienter et permettre aux parents et à leurs filles d'avoir accès aux soins et aux campagnes de sensibilisation pour renoncer progressivement puis définitivement à tout acte de mutilations.

 

 

  Outiller et informer les professionnels de la santé, ainsi que les membres de la société civile soucieux de cette pratique dans une perspective islamique, est une priorité pour les acteurs religieux.

 

 

  Enfin, la connaissance et l'éducation sont des armes incontournables pour lutter contre cette pratique traditionnelle. Nos imams peuvent véritablement jouer le rôle de leader d'opinion dans cette lutte en faisant un travail de sensibilisation auprès des parents en plein cœur des mosquées européennes.

 

 

  Par ailleurs, il est du devoir des Gouvernements européens et des ONG d'impliquer les responsables et acteurs religieux tant sur le plan politique qu’au niveau des actions à mener sur le terrain. Associer les acteurs religieux, travailler main dans la main et sensibiliser les populations à risque avec des spécialistes en médecine pour expliquer les conséquences nuisibles de cette tradition ; tel est le défi à relever ici en Europe.

 

 

  En Afrique, le fonds des Nations Unies pour l'Enfance (UNICEF) a reconnu et félicité le travail des dignitaires religieux en collaboration avec les ONG. L'expérience africaine est un bel exemple : le travail collectif mené avec les autorités sanitaires et les acteurs religieux ont un impact important auprès des interlocuteurs qui se sentent en confiance face à la parole sacrée.

 

 

  Il ne peut être question de « forcer » l'abandon de cette pratique par la répression uniquement, il faut surtout éduquer les gens pour qu’ils s'impliquent en connaissance de cause et parviennent progressivement à se détourner de cette tradition.

 

 

  Les victoires sont fragiles et c'est une lutte de longue haleine qui s'annonce, mais le temps est venu pour les communautés musulmanes, l'Europe et les ONG de prendre leurs responsabilités et de pallier aux manquements des uns et des autres par un travail collectif afin d'éradiquer un acte aussi humiliant que traumatisant sur le plan physique et psychologique. Il est à souhaiter que le discernement et la remise en question mutuels l'emporteront pour le bien être de millions de femmes, de petites-filles et de l'humanité…

 

 








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